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L'art de recevoir

Anthony Ingham : le luxe qui renonce à la cohérence

Laurent DelporteLaurent Delporte10 septembre 2026 · 13 min de lecture
Anthony Ingham et Laurent Delporte devant le mur de marque Rosewood

Toute l'hôtellerie de luxe s'est construite sur une promesse : la même expérience, partout, à chaque fois. Anthony Ingham, directeur des opérations de Rosewood Hotel Group, assume l'inverse. Rencontré à l'ILTM de Cannes en décembre 2025, il m'a expliqué pourquoi son groupe accepte de ne pas être parfaitement cohérent d'un hôtel à l'autre, et ce que cela coûte réellement.

Il y a des entretiens qui livrent ce que j'attendais, et d'autres où une phrase vous arrête. Celui-ci appartient à la seconde catégorie.

Anthony Ingham a rejoint Rosewood Hotel Group en septembre 2025 comme directeur des opérations, aux côtés de Sonia Cheng. Il a mené la transformation de W Hotels après son rachat par Marriott, puis piloté la proposition de marque, l'expérience client et le marketing des enseignes St. Regis, Le Méridien et InterContinental, avant de diriger les services d'adhésion et d'hospitalité du Hong Kong Jockey Club.

C'est ce parcours qui rend son propos si intéressant. Quand un homme qui a passé vingt ans à standardiser vous explique pourquoi il a cessé d'y croire, cela mérite d'être écouté.

Le sens du lieu est-il un point de départ ou une décoration ?

Un point de départ. Chez Rosewood, le travail sur le lieu commence avant même la désignation des architectes, et il détermine ensuite tout le reste : la conception, le recrutement, la programmation.

C'est la première chose qui m'a frappé dans notre échange. Beaucoup de groupes parlent de sens du lieu. Presque tous le traitent comme une couche supplémentaire, ajoutée quand l'hôtel est déjà dessiné.

« Ce ne sont pas des expériences que nous construisons par-dessus l'hôtel pour attirer les clients. C'est au cœur. »

Chez Rosewood, la séquence est inversée. Avant de choisir un designer, les équipes se réunissent pendant plusieurs jours pour comprendre la géographie, la culture et les gens d'un endroit, puis chercher comment les traduire à travers un regard contemporain. Ce n'est qu'ensuite que viennent la conception, le volume de l'hôtel, la construction.

« Dans les organisations où j'ai travaillé auparavant, cela ne fonctionnait pas ainsi. À la fin du processus, nous avions déjà un hôtel, un emplacement, tout était fait. Et là seulement : comment créer des expériences qui relient les clients à l'environnement local ? »

Cette inversion n'est pas un détail méthodologique. Elle explique pourquoi certains hôtels sonnent juste et pourquoi d'autres, malgré des moyens considérables, donnent le sentiment d'un décor plaqué. La différence ne se voit pas sur les photographies. Elle se ressent au troisième jour du séjour.

Je retrouve là quelque chose que je défends dans chacune de mes missions d'assistance à maîtrise d'ouvrage : l'identité d'un lieu ne se rattrape pas après coup. Elle se décide avant le premier trait de crayon, ou elle n'existera jamais vraiment.

Salon d'un palace Rosewood illustrant le sens du lieu et l'art de recevoir à la française
Le sens du lieu, un principe commun au Crillon à Paris et aux dernières ouvertures Rosewood.

Faut-il recruter des hôteliers ou des personnalités ?

Des personnalités pour la majorité des postes, des hôteliers chevronnés pour encadrer : Rosewood recrute d'abord sur la curiosité et l'attachement au lieu, puis forme, à condition que les managers, eux, soient très expérimentés.

La question du recrutement revient dans presque tous mes entretiens. La réponse d'Anthony Ingham est plus nuancée que la formule habituelle sur l'attitude qui primerait sur le CV.

« Il s'agit vraiment de trouver les bonnes personnes, avec le bon état d'esprit, la curiosité, la passion du service, la passion de leur lieu et de leur culture, des gens qui veulent interagir avec d'autres. »

Mais il ajoute aussitôt une condition que peu de dirigeants formulent aussi clairement. Former la majorité de ses équipes à l'excellence du service suppose que les cadres, eux, soient extrêmement aguerris.

« Vous avez besoin de leaders chevronnés pour garantir que la formation est bien conduite, parce que ce sont des personnes qui n'ont parfois jamais travaillé dans l'hôtellerie. »

Voilà une équation que beaucoup d'établissements manquent. Ils recrutent des profils atypiques, s'en félicitent, puis les confient à un encadrement lui-même inexpérimenté. Le résultat est prévisible : de la bonne volonté sans méthode, et des collaborateurs qui repartent au bout de huit mois.

Rosewood recrute par ailleurs en priorité des équipes locales, et leur donne une liberté que j'ai rarement vue formulée ainsi : celle d'être elles-mêmes, de parler de ce qui les passionne, de leur culture et de leur territoire. Cette liberté est le vrai moteur de ce que j'appelle l'hospitalité généreuse. Un collaborateur autorisé à être lui-même donne infiniment plus qu'un collaborateur qui applique.

Un groupe de luxe peut-il renoncer à la cohérence parfaite ?

Rosewood a fait ce choix, et l'assume : le groupe accepte que l'expérience ne soit pas identique dans chacun de ses hôtels, à condition qu'elle touche réellement le client.

C'est ici que la conversation est devenue vraiment intéressante.

Toute l'industrie du luxe hôtelier repose sur une promesse implicite : où que le client se trouve, il retrouvera le même niveau, les mêmes gestes, les mêmes repères. Les groupes y consacrent des manuels entiers, des audits, des services qualité. C'est le fondement même de la marque.

Anthony Ingham a passé vingt ans à construire cela. Il m'a dit ceci :

« Rosewood attire naturellement un certain type de personne, qui cherche un environnement plus créatif, plus entrepreneurial, plus tourné vers le client, parfois moins structuré, avec moins de règles sur la manière dont tout doit se dérouler. Une façon de faire plus organique. Et avec cela vient plus de risque. Nous portons ce risque, car l'expérience ne sera pas toujours cohérente à cent pour cent. Mais du moment qu'elle vous touche, cela compte davantage que d'avoir le même point de contact dans chaque hôtel. »

Je pèse mes mots : peu de dirigeants d'un groupe de luxe acceptent de dire cela publiquement. C'est un renoncement assumé à ce qui structure l'industrie depuis quarante ans.

Et pourtant, cela correspond exactement à ce que j'observe sur le terrain depuis des années. Les séjours dont mes clients me reparlent deux ans plus tard ne sont jamais les plus parfaits. Ce sont ceux où quelque chose s'est passé, où quelqu'un a pris une initiative que le manuel n'avait pas prévue. La cohérence absolue produit de la satisfaction. Elle ne produit pas de souvenir.

Reste que ce choix a un prix, et Anthony Ingham ne le cache pas : il faut accepter que certains séjours soient moins réussis que d'autres. C'est un pari que seule une culture interne très forte permet de tenir. Sans elle, la liberté laissée aux équipes ne produit pas de la générosité, elle produit du hasard.

L'intelligence artificielle peut-elle rapprocher plutôt qu'éloigner ?

Oui, si elle sert à retirer du processus plutôt qu'à retirer de l'humain : Rosewood exclut les robots et l'enregistrement automatique, et emploie la technologie pour libérer du temps de relation.

Je lui ai posé la question directement, devant l'assistance, à Cannes.

« Nous ne regardons certainement pas du côté des robots, ni de l'enregistrement automatisé. Le rôle de l'IA, du point de vue de Rosewood, est de permettre une connexion humaine plus nombreuse et plus profonde entre les collaborateurs et les clients. La technologie peut retirer le processus et nous aider à comprendre qui est un client, pour que nous passions plus de temps avec lui. Il s'agit d'offrir plus d'occasions d'interaction humaine, pas moins. »

Il a ajouté une remarque que j'ai trouvée d'une honnêteté rare pour un dirigeant de ce niveau : sur la connaissance client, l'industrie hôtelière est, selon ses mots, dans un état de désorganisation choquant. Tous les groupes cherchent à mieux connaître leurs clients, aucun n'y parvient pleinement.

Et pour le client qui vient pour la première fois, dont l'établissement ne possède aucune donnée ? Sa réponse m'a plu.

« Pour les clients qui viennent pour la première fois, c'est davantage l'art de l'hospitalité. Lire ce client, comprendre qui il est. »

Rosewood encourage alors les clients à confier leur transfert à l'hôtel. Non pas pour la marge, qui est faible, mais parce que le trajet depuis l'aéroport est un moment de conversation, donc de connaissance. L'arrivée peut ensuite être préparée, l'accompagnement en chambre anticipé.

C'est exactement la démonstration que je fais dans mes audits : la donnée n'est pas la seule voie vers la personnalisation. L'écoute en est une autre, plus ancienne, et souvent plus fine.

Quel sera le luxe des dix prochaines années ?

Plus discret et plus utile. Le surtourisme devient un défi majeur du secteur, et la clientèle qui peut tout acheter ne cherche plus des objets, mais du temps et du sens.

Sur l'horizon des dix ans, Anthony Ingham identifie d'abord une menace.

« Au niveau macro, il s'agira de gérer le tourisme de manière positive. Parce que le surtourisme est un vrai problème. »

Sa réponse tient en une idée : construire des hôtels dont la proposition bénéficie réellement aux communautés et aux lieux où ils s'installent. Une circularité du bénéfice, entre ce que le voyageur laisse et ce qu'il emporte.

Puis nous avons parlé de discrétion, et il a formulé ce que je considère comme la phrase la plus importante de notre échange.

« Les consommateurs qui peuvent tout acheter n'ont pas besoin de plus d'objets brillants. Ils ont besoin de tirer davantage du temps dont ils disposent. Plus de sens, plus de lien, plus de temps en famille. C'est plus précieux que davantage d'objets brillants. »

Il distingue deux ressorts derrière ce luxe discret. Le premier est défensif : dans un monde fracturé, cette clientèle ne souhaite plus attirer l'attention. Le second ressort est plus profond, et c'est celui qui compte. Ceux qui peuvent tout acheter ne cherchent plus à posséder. Ils cherchent à vivre.

Ce que Rosewood fait sans le dire

Le groupe finance une école, emploie des personnes en situation de handicap dans un de ses restaurants, et soutient la recherche marine, sans le mettre en avant dans sa communication.

Ce chapitre m'a particulièrement intéressé, parce qu'Anthony Ingham l'a introduit en précisant que Rosewood ne communique pas sur ces initiatives.

À Mayakoba, au Mexique, une école fondée il y a une dizaine d'années accueille aujourd'hui environ quatre cent cinquante élèves par an. Elle est financée par les contributions des clients, des collaborateurs et des partenaires. Elle accueille les enfants des équipes de l'hôtel et ceux du voisinage.

Rosewood Mayakoba, au Mexique, où le groupe finance une école pour environ 450 élèves par an
Rosewood Mayakoba, au Mexique.

À Hong Kong, le restaurant Blue House du Rosewood est une trattoria italienne volontairement accessible. Une part des recettes revient à des communautés défavorisées de la ville, et l'établissement recrute et forme des personnes qui peineraient à trouver un emploi ailleurs, notamment en raison de troubles de l'apprentissage. La formation demande plus de travail. Anthony Ingham en décrit l'effet inattendu : une fierté immense chez les équipes elles-mêmes.

Aux Bahamas, un partenariat avec un organisme de sciences marines permet aux clients de comprendre l'impact humain sur la vie sous-marine.

« Nous ne crions pas cela sur les toits. Ce sont ces choses-là qui façonnent la culture de Rosewood et qui façonnent l'expérience. C'est ce qui nous distingue. »

Voilà, à mes yeux, le vrai marqueur d'une hospitalité généreuse. Non pas ce qu'une maison met en avant, mais ce qu'elle fait sans chercher à en tirer bénéfice. La générosité qui se communique n'est plus tout à fait de la générosité.

Encadré : où va Rosewood

L'entretien s'est tenu au moment d'une séquence d'ouvertures d'une intensité inhabituelle pour le groupe, que ses dirigeants ne s'attendent pas à voir se répéter. Anthony Ingham donne une clé pour comprendre : chez Rosewood, un projet demande en moyenne dix ans. Amsterdam, Mandarina, Calistoga : dix ans chacun. Plusieurs de ces chantiers longs sont simplement arrivés à terme en même temps.

En 2025, le groupe a ouvert au Japon avec Miyakojima, dans les îles d'Okinawa ; au Mexique avec Mandarina, sur deux cent cinquante-neuf hectares de plages, de montagnes et de jungle au nord de Puerto Vallarta ; au Qatar avec Rosewood Doha, une première ; à Amsterdam, dans l'ancien palais de justice de 1665 sur le grand canal ; et à Londres avec The Chancery Rosewood, dans l'ancienne ambassade des États-Unis de Grosvenor Square.

Une chambre du Carlyle, New York, un hôtel Rosewood
Une chambre du Carlyle, New York (Rosewood).

Rosewood Courchevel Le Jardin Alpin, premier hôtel de ski du groupe, a ouvert en décembre 2025. Suivront la Crète avec la réinvention du Blue Palace, Rome sur la Via Veneto dans l'ancien siège d'une grande banque italienne. Rosewood Amaala a ouvert le 18 août 2026, tandis que Rosewood Red Sea doit ouvrir en 2027. Puis viendront Calistoga dans la Napa Valley, dernier projet dessiné par Ed Tuttle avant sa disparition, Mexico dans le quartier de Polanco, et les Maldives sur trois îles privées.

Ce qui frappe dans cette carte n'est pas son ampleur. C'est sa cohérence avec le propos d'Anthony Ingham. Trois de ces projets sont des bâtiments historiques réinventés, un palais de justice, une ambassade, un siège de banque. Là où beaucoup de groupes construisent des objets neufs et identiques, Rosewood semble chercher des lieux qui portaient déjà une histoire.

J'ai vu cette logique à l'œuvre au Rosewood São Paulo, installé dans l'ancienne maternité Matarazzo, où cinq cent mille Paulistes sont nés. Voici ce que devient un bâtiment quand un groupe part du lieu plutôt que de son manuel.

Rosewood São Paulo, dans l'ancienne maternité Matarazzo

L'ancienne maternité Matarazzo, bâtiment historique du Rosewood São Paulo

L'ancienne maternité Matarazzo, cœur historique de l'hôtel, au milieu des tours de São Paulo.

Façade à arcades et jardins tropicaux du Rosewood São Paulo

La façade à arcades et les jardins tropicaux qui prolongent le bâtiment.

Piscine extérieure et jardins du Rosewood São Paulo

La piscine, prolongée par les jardins, où le déjeuner se prend et la journée s'étire.

Salon d'une suite du Rosewood São Paulo

Le salon d'une suite, ouvert sur la ville.

Guitare et coussins d'artiste dans une suite du Rosewood São Paulo

Une guitare posée dans la suite : le Brésil entre dans la chambre.

Chambre avec vue sur São Paulo au Rosewood São Paulo

Une chambre et sa vue sur São Paulo.

Salle de bain en marbre d'une chambre du Rosewood São Paulo

La salle de bain en marbre, baignoire îlot.

Cave à vins rétroéclairée du Rosewood São Paulo

La cave à vins, rétroéclairée du sol au plafond.

Le bar Rabo di Galo au Rosewood São Paulo, plafond peint de constellations

Le bar Rabo di Galo et son plafond peint de constellations, piano au fond.

Ceviche servi au restaurant Taraz, Rosewood São Paulo

Un ceviche au restaurant Taraz, signature de la table sud-américaine de la maison.

Les clefs de lecture de Laurent Delporte

Ce que je retiens de cet entretien tient en une tension féconde. Anthony Ingham vient de l'industrie de la standardisation, il en connaît les mécaniques mieux que quiconque, et il a choisi une maison qui refuse d'en appliquer la règle principale.

Ce refus n'est pas de la négligence. C'est un calcul lucide : dans un marché où toutes les grandes maisons savent délivrer un service irréprochable, l'irréprochable ne différencie plus rien. Ce qui différencie, c'est ce qui échappe au manuel.

Mais je veux être clair sur la condition de ce pari, car elle est exigeante. Renoncer à la règle ne fonctionne que si la culture est assez forte pour la remplacer. Sans une culture interne partagée, une équipe libre ne produit pas de la générosité, elle produit de l'aléatoire. C'est précisément le travail que je mène auprès des directions : construire cette culture avant de retirer le cadre. Dans l'ordre inverse, une direction ne libère pas ses équipes, elle les abandonne.

Ce qu'il faut retenir

Le sens du lieu ne se rattrape pas après coup. Il se décide avant le premier trait de crayon, ou il restera un décor.

Recruter sur l'état d'esprit ne fonctionne qu'à une condition : que l'encadrement, lui, soit très expérimenté.

La cohérence absolue produit de la satisfaction, jamais du souvenir.

Ce renoncement à la règle exige une culture interne forte pour la remplacer.

L'intelligence artificielle doit retirer du processus, jamais de l'humain.

Pour le client qui vient pour la première fois, il reste l'art le plus ancien : écouter.

Le luxe qui vient sera discret.

La générosité qui se communique n'est plus tout à fait de la générosité.

Rosewood à travers le monde

Le chef Edgar Chávez en cuisine, Rosewood Mayakoba

Le chef Edgar Chávez, Rosewood Mayakoba, Mexique.

Un plat signature du chef Edgar Chávez, Rosewood Mayakoba

Un plat signature du chef Edgar Chávez, Rosewood Mayakoba.

Cocktail signature du Zapote Bar, Rosewood Mayakoba

Cocktail signature du Zapote Bar, Rosewood Mayakoba.

Le Carlyle, New York

Le Carlyle, New York (Rosewood).

Chambre de l'Hôtel de Crillon, Paris

Une chambre de l'Hôtel de Crillon, Paris (Rosewood).

Piscine intérieure de l'Hôtel de Crillon, Paris

La piscine de l'Hôtel de Crillon, Paris (Rosewood).

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