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L'hospitalité de demain

Le luxe ne se raconte pas, il se fait ressentir

Laurent DelporteLaurent Delporte24 septembre 2026 · 7 min de lecture
Panel « Beyond Experience » de la Luxury Hospitality Conference à Milan, Laurent Delporte et les autres intervenants affichés à l'écran

À Milan, devant les dirigeants de l'hospitalité de luxe européenne, un panel d'experts devait traiter quatre sujets : la personnalisation par la donnée, la narration sensorielle, le contenu produit par les clients eux-mêmes, et la durabilité. Quatre sujets, et une seule question de fond : comment un hôtel fait-il ressentir ce qu'il est, au lieu de le déclarer ? Voici ce que j'y ai défendu.

Ce rendez-vous, intitulé « Beyond Experience: Marketing & Communication Trends in High-End Travel », les tendances du marketing et de la communication dans le tourisme de luxe, réunissait un panel d'experts du secteur. J'y participais, aux côtés de David Grossniklaus (LHA Luxury Hospitality Advisory), Liv Gussing Burgess (Luxury Hospitality Consulting), Jana M. Enders (Unikateur) et Nicolas Fissendjidis (The Orange Studio). Il se tenait dans le hall principal, durait cinquante minutes, et était modéré par Filip Boyen, de Forbes Travel Guide. Les analyses qui suivent sont les miennes et n'engagent personne d'autre.

Ce genre de rendez-vous a une vertu et un défaut. La vertu : les sujets y sont posés franchement. Le défaut : le secteur tout entier a fini par adopter les mêmes réponses. Sur l'intelligence artificielle, la réponse convenue circule depuis deux ans, et elle est devenue si lisse que plus personne ne l'interroge.

L'intelligence artificielle a occupé une large part de la discussion. Le sujet mérite mieux qu'un paragraphe, et je l'ai traité séparément dans IA en hôtellerie : le vrai risque est pour vos équipes. Retenons seulement ici ce qui commande tout le reste : un outil rend du temps, il ne rend personne présent.

Qu'est-ce qu'une narration réellement immersive ?

Une narration qui s'adresse aux cinq sens. La lumière, le son, le parfum, la matière et le goût réveillent la mémoire émotionnelle et laissent une trace que le texte seul ne laisse jamais.

Le mot immersif est aujourd'hui employé pour désigner à peu près n'importe quoi.

Une narration immersive n'est pas un dispositif ni un écran. C'est une invitation à ressentir. Pour provoquer une émotion sincère, elle doit engager la lumière, le son, le parfum, la texture et le goût. Ces cinq entrées réveillent la mémoire émotionnelle, celle qui conserve les souvenirs bien après que les détails factuels se sont effacés.

Dans le luxe, chaque détail porte du sens. L'enjeu n'est jamais de saturer le client. Il est de choisir. Une seule odeur juste vaut mieux que trois ambiances superposées. Un silence bien placé vaut mieux qu'une playlist.

C'est aussi la raison pour laquelle un directeur devrait parcourir son propre établissement en s'interdisant de regarder les tableaux de bord, et en se demandant uniquement ce qu'il entend, ce qu'il sent et ce qu'il touche. L'exercice prend une heure. Il change souvent la liste des priorités.

Pourquoi les clients les plus fortunés ne racontent-ils rien ?

Parce qu'une partie d'entre eux achète précisément le contraire de la visibilité. Le contenu produit par les clients inspire, mais la clientèle haut de gamme se divise entre ceux qui aiment raconter et ceux qui recherchent la discrétion et l'intimité.

Ce point est régulièrement négligé par les stratégies de contenu.

Certains clients partagent volontiers, et leur récit vaut mieux que n'importe quelle campagne. D'autres considèrent que le fait de ne pas apparaître fait partie de ce qu'ils ont payé. Traiter ces deux clientèles avec le même dispositif revient à froisser la seconde pour flatter la première.

Une marque doit donc inspirer sans imposer, suggérer sans forcer, et transmettre sa personnalité avec justesse. La narration authentique naît de la cohérence entre ce que la maison est réellement et ce qu'elle fait ressentir. Lorsque cet écart se creuse, le client le perçoit avant les équipes.

La durabilité, quatrième sujet du panel, appelle le même traitement que l'intelligence artificielle : elle mérite son propre article, à venir. Une seule chose est à retenir ici : la durabilité doit appartenir à l'identité d'une maison, jamais à son argumentaire.

L'émotion se décrète-t-elle ?

Jamais. Elle se cultive. Pour créer une émotion, il faut d'abord écouter, observer et comprendre, puis savoir surprendre.

C'est le point sur lequel j'ai insisté en conclusion, et c'est celui qui touche le plus directement l'organisation d'un hôtel ou de tout établissement qui accueille du public.

L'expérience reste essentielle, mais elle n'est authentique que lorsqu'elle repose sur une émotion sincère. Or l'émotion ne figure dans aucune procédure. Elle suppose un travail collectif : dans un hôtel, chaque membre de l'équipe tient un rôle unique dans l'expérience du client, y compris ceux que le client ne croisera jamais.

Il faut donc créer les conditions pour que chacun se sente concerné et autorisé à incarner l'hospitalité. Autorisé, le mot compte. Beaucoup de collaborateurs savent parfaitement quel geste ferait la différence, et ne se sentent pas légitimes pour le faire.

Lorsque cet alignement se produit, l'expérience cesse d'être une prestation pour devenir un souvenir. Et le souvenir est la seule chose qu'un concurrent ne peut pas copier.

Laurent Delporte au micro pendant le panel « Beyond Experience » de la Luxury Hospitality Conference, Milan
Sur la narration sensorielle et la donnée client, au micro pendant le panel « Beyond Experience », Luxury Hospitality Conference, Milan.

Les clefs de lecture de Laurent Delporte

Ce que je viens de décrire n'est pas une théorie de conférence. C'est ce que je fais quand une direction me confie ses équipes.

Une intervention publique comme celle de Milan a une fonction précise dans mon travail. Elle m'oblige à formuler devant des pairs, en anglais, en quelques minutes, des convictions que je passe le reste de l'année à vérifier sur le terrain. Une idée qui ne résiste pas à cet exercice ne mérite pas d'être transmise à une équipe.

Mes conférences se construisent toujours de la même manière. Je pars de ce que j'ai observé dans les maisons que j'accompagne et dans celles que je visite, puis je confronte ces observations aux données présentées par les grands acteurs du secteur lors des rendez-vous internationaux. Ce qui survit aux deux devient un principe de travail. Le reste reste une opinion, et une opinion n'a pas sa place devant une équipe de cent personnes.

Concrètement, une intervention dure de vingt minutes à une journée selon le format, en français ou en anglais, devant un comité de direction, une équipe complète, une école ou un congrès professionnel. Le contenu n'est jamais générique : je demande systématiquement à connaître le contexte de l'entreprise, son enjeu du moment et ce que la direction n'ose pas dire à ses équipes. C'est souvent là que se trouve le vrai sujet.

Les questions que je laisse toujours à une salle sont les mêmes trois. Comment accueillez-vous vos clients, exactement, geste après geste ? Qu'est-ce qui a changé dans cet accueil depuis cinq ans ? Et surtout : vos équipes se sentent-elles autorisées à faire le geste qui ferait la différence ?

Les cinq sens, la discrétion, l'émotion : rien de tout cela ne se décrète. Tout se cultive, et le client s'en aperçoit dès la première minute.

Rien de tout cela n'appartient d'ailleurs à l'hôtellerie. Une clinique, une boutique, un lieu culturel, un siège d'entreprise racontent aussi ce qu'ils sont, par leur lumière, leur son et la façon dont ils reçoivent. C'est ce que recouvre l'hospitalité généreuse®, le concept que j'ai formalisé : le sens du lieu, la connexion humaine et le bien-être de la personne accueillie.

Ce qu'il faut retenir

Une narration immersive engage cinq sens : la lumière, le son, le parfum, la matière et le goût. Choisir vaut mieux que saturer.

La clientèle haut de gamme se divise entre ceux qui racontent et ceux qui achètent la discrétion. Un même dispositif de contenu froisse toujours l'une des deux.

Un sujet mal raconté se retourne contre la maison qui le raconte. La durabilité en est l'exemple le plus net, et elle mérite son propre article.

L'émotion ne se décrète pas. Elle suppose que chaque membre de l'équipe se sente concerné et autorisé à incarner l'hospitalité.

Le luxe ne se raconte pas, il se fait ressentir. Une maison qui déclare son attention s'expose à être démentie par le premier détail venu.

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