Chaque automne, la Luxury Hospitality Conference réunit à Milan les dirigeants et professionnels qui font l'hospitalité de luxe en Europe. Cet événement m'a invité à y prendre la parole sur un panel consacré au marketing et à la communication du voyage haut de gamme. Filip Boyen, ancien directeur général de Small Luxury Hotels of the World puis de Forbes Travel Guide, posait les questions, et chacun des intervenants y répondait à son tour. La première portait sur l'équilibre entre l'intelligence artificielle et le geste humain. Ma réponse tenait en une frontière : la machine doit rendre du temps aux équipes, jamais penser à leur place.
J'anime régulièrement des conférences et des ateliers, en France comme à l'étranger. Je n'y viens jamais délivrer une leçon. Je viens partager ce que le terrain m'a appris et le confronter à la lecture de professionnels qui construisent l'hospitalité autrement. Milan est de ces rendez-vous où cette confrontation est la plus utile, parce que la salle y est exigeante.
Voici ce que j'y ai défendu, et pourquoi je crois que la profession se trompe de sujet.
Pourquoi un robot de bar devrait-il inquiéter une direction ?
À cause d'une phrase que la profession répète sans y penser : « ce n'est qu'un robot ». Elle résume exactement l'angle mort du secteur.
La scène se répète aujourd'hui dans les salons et les inaugurations. Un robot sert les boissons lors d'un cocktail, et son propriétaire rassure d'un ton amusé : ce n'est qu'un robot, il verse les cocktails, rien de plus.
C'est vrai aujourd'hui. Ce ne le sera pas longtemps. Demain, cet appareil aura une caméra. Un verre tombera et il ira nettoyer seul. Il repérera un incident au sol et repartira en cuisine. Il saura combien de kilos il transporte et jusqu'où. Ce ne sera plus un bras mécanique, ce sera un employé silencieux qui observe et qui décide.
Or ce regard, cette évaluation permanente de ce qui se passe dans une salle, c'était jusqu'ici le métier d'un être humain. Un directeur, un chef de rang, un manager qui traverse le bar et voit, en trois secondes, qu'une table s'ennuie, qu'un client hésite, qu'un serveur est débordé.
Allez à Singapour et vous verrez ce que cela donne à grande échelle. Les robots, l'automatisation, partout. Ce n'est déjà plus une projection.
La question n'est donc pas de savoir si le robot sert correctement. Il servira correctement. La question est de savoir ce qu'il reste du métier de celui qui servait, et si sa maison a pris la peine d'y répondre avant de brancher la machine.
Que faut-il confier à l'intelligence artificielle, et que faut-il lui refuser ?
L'intelligence artificielle doit faire gagner du temps à l'équipe. Elle ne doit jamais penser à sa place.
Cette phrase résume ma position, et je la répète dans chaque formation. Elle trace une frontière simple, que beaucoup de directions n'ont jamais posée noir sur blanc.
Du bon côté de la frontière : tout ce qui fait perdre du temps sans produire de relation. Ressaisir une information déjà donnée, chercher une disponibilité, compiler un historique, préparer une fiche client, relancer une facture. Chaque minute reprise là est une minute rendue à la présence.
Du mauvais côté : l'interprétation. Décider de ce dont ce client a besoin ce soir. Choisir le ton d'une réponse. Sentir qu'une famille arrive épuisée et qu'il vaut mieux abréger l'enregistrement. Ces gestes ne se programment pas, parce qu'ils supposent de percevoir un état, pas de traiter une donnée.
Nous cherchons à automatiser tout, et c'est très mauvais dans l'hospitalité, et plus encore dans l'hospitalité de luxe. Ce que nous perdons en route, c'est l'émotion et l'intelligence émotionnelle, c'est-à-dire précisément ce que le client paie.
Une direction qui confond les deux colonnes investit dans un outil en espérant qu'il produise une qualité humaine qu'aucun logiciel ne fabrique. Et elle laisse ses équipes avec le sentiment d'avoir été contournées.
Le temps rendu suffit-il à rendre une équipe disponible ?
Non. L'intelligence artificielle règle la question du temps, elle ne règle pas celle de la présence. La disponibilité n'est pas une case horaire, c'est un état.
Rendre trente minutes à une gouvernante ou à un chef de réception ne crée aucune attention supplémentaire si ces trente minutes se remplissent aussitôt d'autre chose, ou si la personne qui en dispose arrive épuisée, contrariée, ou simplement absente d'elle-même.
Un collaborateur peut se tenir devant un client, le regarder, prononcer les mots exacts prévus par la procédure, et n'être nulle part. Le client le sent immédiatement. Il ne saura pas le nommer, mais il le sentira, et c'est précisément cette sensation qui décide de son souvenir.
Rendre une équipe réellement disponible commence donc par elle. Pour accueillir véritablement une autre personne, il faut d'abord avoir appris à s'accueillir soi-même. Un collaborateur qui ne sait pas reconnaître sa propre fatigue, sa propre tension ou sa propre irritation ne les verra pas davantage chez son client. Il appliquera la procédure, correctement, et il passera à côté.
C'est l'idée centrale de mes formations, et celle qui provoque le plus de silence dans une salle.
Que se passe-t-il quand une équipe ne comprend plus son rôle ?
Elle applique la procédure sans y être, et le client le sent immédiatement, sans jamais pouvoir le nommer.
C'est le point que je voulais porter à Milan, et c'est celui qui touche directement l'expérience du collaborateur.
Un membre d'équipe qui ne comprend pas l'utilité de son rôle dans le parcours du client ne produira jamais l'attention dont il est ici question. Il peut être irréprochable sur la procédure et absent dans la relation. Deux clients arrivés à la même heure, dans le même hôtel, avec la même charte d'accueil, vivront deux arrivées radicalement différentes selon la personne qui se trouve devant eux.
L'arrivée de l'automatisation aggrave ce risque, parce qu'elle envoie un message implicite à l'équipe : ce que vous faisiez pouvait être fait par une machine. Si personne ne redéfinit ce que la machine ne fera jamais, le message reste tel quel, et il démobilise.
C'est pourquoi la question de l'intelligence artificielle est d'abord une question de management, ensuite une question de technologie. Dans cet ordre, et pas dans l'autre.
Quelle est la vraie question à poser en comité de direction ?
Non pas ce que l'outil va nous faire gagner, mais quel sens il laisse au travail de celles et ceux qui restent.
J'ai terminé mon intervention à Milan par une actualité que tout le monde dans la salle avait en tête. Amazon venait d'annoncer la suppression de quinze mille postes.
J'ai posé trois questions aux participants, et je les pose ici à toute direction qui prépare son plan d'équipement.
Quel est le sens de votre vie ?
Quel est le sens de la vie de votre collaborateur ?
Où voulez-vous aller avec l'intelligence artificielle ?
Ces trois questions n'ont l'air de rien. Elles décident pourtant de tout ce qui suit. Une maison qui déploie un outil sans y avoir répondu obtiendra de la productivité et perdra de l'engagement. Une maison qui y répond d'abord obtient les deux.
Prenez soin de tout cela, et construisez un sens.
Comment j'aborde ce sujet dans les maisons que j'accompagne
Je commence toujours par le même exercice, et il surprend. Je ne demande pas quels outils la direction envisage. Je demande à chaque membre de l'équipe de me dire à quoi sert son rôle dans l'expérience du client. Les réponses révèlent immédiatement où le sens s'est perdu, et ce n'est presque jamais là où la direction l'imaginait.
Je regarde ensuite la distance entre le discours et la sensation. Toutes les maisons possèdent une charte, un vocabulaire, un manifeste. Presque aucune ne peut me dire par quel geste précis, à quelle minute du parcours, ce vocabulaire devient perceptible pour le client. C'est là que se situe mon travail : transformer une intention en séquence observable, puis vérifier qu'elle tient quand l'équipe change et quand l'hôtel est complet.
J'interviens sous trois formes selon le besoin : une conférence pour installer l'idée devant une salle, un atelier pour la faire éprouver aux équipes, un accompagnement dans la durée pour vérifier qu'elle survit aux changements d'effectifs. En français ou en anglais, en France comme à l'étranger.
Aucune de ces interventions n'est un contenu prêt à l'emploi. Chacune se construit avec la maison qui m'accueille, à partir de ses clients, de ses équipes et de ce qu'elle cherche à devenir.
Cette question dépasse largement l'hôtellerie. Toute organisation qui automatise la pose à ses équipes, en clinique comme en agence, dans un centre de relation client comme dans un salon d'aéroport. Partout, la réponse tient au même endroit : ce que la maison décide de garder humain. C'est le cœur de l'hospitalité généreuse®, la méthode que je transmets en conseil, en formation et en conférence.
Si les trois questions posées à Milan vous ont traversé l'esprit en lisant ces lignes, elles méritent mieux qu'une réflexion solitaire. Une conférence devant vos équipes, un atelier avec vos managers, ou simplement une conversation pour vérifier que le sujet est le bon : mon bureau répond, et le premier échange ne coûte rien d'autre que vingt minutes.
Ce qu'il faut retenir
L'automatisation ne menace pas d'abord l'expérience du client. Elle menace le sens du travail des équipes qui la produisent.
Un robot qui observe et décide occupe la place d'un métier humain. La question n'est pas de savoir s'il sert bien, mais ce qui reste du métier de celui qui servait.
L'intelligence artificielle doit faire gagner du temps à l'équipe, jamais penser à sa place. Tout ce qui relève de l'interprétation reste humain.
Un collaborateur qui ne comprend pas son rôle applique la procédure sans y être. Le client le perçoit sans pouvoir le nommer.
Trois questions avant tout projet d'équipement : quel sens pour vous, quel sens pour votre collaborateur, où voulez-vous aller avec cet outil.
Le temps rendu ne produit pas la disponibilité. Un collaborateur présent physiquement et absent intérieurement ne crée aucune valeur perceptible.
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C'est souvent comme ça qu'une idée entre dans une maison, puis dans ses habitudes.
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