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L'hospitalité de demain

Hôtellerie de luxe : votre concurrent est un bateau

Laurent DelporteLaurent Delporte1 septembre 2026 · 9 min de lecture
Panel d'ouverture de l'ILTM Cannes réunissant Tyler Brûlé, Anna Nash, Steve Odell et Simone Gibertoni sur la concurrence entre hôtellerie et croisière de luxe

En juin, Accor met un navire à l'eau. Ritz-Carlton en exploite déjà trois. À l'ILTM de Cannes, les grandes marques hôtelières tenaient stand à côté des croisiéristes, et non plus en face d'eux. Pendant ce temps, trois passagers sur dix chez Explora Journeys n'avaient jamais mis les pieds sur un bateau. Ils viennent de nos hôtels. Voici pourquoi ils partent.

Il y a des salons dont je reviens avec des brochures, et d'autres dont je reviens avec une inquiétude. Cette édition de l'ILTM appartient à la seconde catégorie, et je crois que peu d'hôteliers ont mesuré ce qui s'y jouait.

La conférence d'ouverture réunissait Tyler Brûlé, fondateur de Monocle, Anna Nash, présidente d'Explora Journeys, Steve Odell, qui dirige Oceania Cruises et Regent Seven Seas, et Simone Gibertoni, directeur général de la Clinique La Prairie. Un éditeur, deux croisiéristes, un médecin. Aucun hôtelier sur scène.

C'est déjà un signal.

Pourquoi les grandes marques hôtelières prennent-elles la mer ?

Parce que leur clientèle y va. Accor, Marriott, Hyatt et IHG tenaient stand aux côtés des croisiéristes à Cannes, et Ritz-Carlton comme Orient Express arment désormais leurs propres navires.

Pendant des décennies, l'hôtellerie terrestre et la croisière se regardaient de loin, avec une condescendance réciproque. Deux métiers, deux clientèles, deux imaginaires. Cette frontière n'existe plus.

Ritz-Carlton exploite ses propres yachts. Accor met à l'eau en juin l'Orient Express Corinthian. Et à Cannes, les marques hôtelières ne se contentaient pas d'être présentes : elles voisinaient physiquement avec les croisiéristes de luxe, dans un salon qui a même créé une zone dédiée, baptisée The Sail.

Ce mouvement porte un nom dans le secteur, le croisement terre-mer. Je préfère le formuler autrement, du point de vue d'un directeur d'hôtel : le périmètre de votre concurrence vient de s'élargir à un objet flottant.

Le chiffre qui devrait retenir l'attention est celui-ci. Chez Explora Journeys, plus de trente pour cent des passagers sont des primo-croisiéristes. Ces voyageurs ne viennent pas d'autres bateaux. Ils viennent d'hôtels. Ils ont comparé, et ils ont choisi la mer.

Steve Odell l'a formulé avec lucidité : le principal obstacle à la croissance de son secteur n'est plus le produit, c'est la décision d'essayer une première fois. Une étude de l'ILTM montre d'ailleurs que dix pour cent des grandes fortunes affirment qu'elles ne voudront jamais croiser. Ce qui signifie que les quatre-vingt-dix pour cent restants sont, tôt ou tard, convertibles.

Que donne la mer que l'hôtellerie a cessé d'offrir ?

Du temps. Une seule arrivée, une seule valise défaite, aucun taxi, aucune réservation à négocier, aucune note qui surprend. L'itinéraire terrestre, lui, consomme du temps à chaque étape.

C'est là que le panel a produit sa phrase la plus dure pour notre métier, et elle venait d'Anna Nash.

« « Quelque chose de magique se produit sur un bateau : votre temps vous est rendu. Pas de taxis. Pas de partie d'échecs avec les réservations. Pas de choc au moment de la note. » Anna Nash, présidente d'Explora Journeys »

Relisez cette énumération lentement. Chacun de ces trois points est une critique directe de l'expérience hôtelière haut de gamme telle que nous la faisons vivre.

Les taxis, ce sont nos transferts mal coordonnés. La partie d'échecs avec les réservations, ce sont nos restaurants complets, nos spas à réserver trois jours avant, nos concierges débordés. Le choc au moment de la note, c'est notre habitude de facturer séparément ce que le client croyait inclus.

Steve Odell a complété d'une formule tout aussi efficace : le client défait sa valise une seule fois, et l'expérience livrée est totalement inclusive.

Un itinéraire terrestre de dix jours dans le luxe, c'est trois hôtels, trois enregistrements, trois fois refaire ses bagages, trois cultures de service à décoder, et une addition différente à chaque étape. Nous appelons cela un voyage sur mesure. Le client, lui, commence à appeler cela de la friction.

Je le dis clairement, parce que c'est le cœur de mes missions d'audit : le luxe ne se mesure plus à ce qu'un hôtel ajoute, mais à ce qu'il retire. Chaque frottement supprimé vaut davantage qu'un service supplémentaire. La mer a compris cela avant nous, non par génie, mais par contrainte : un bateau est structurellement un lieu unique où tout est déjà là.

La bonne nouvelle, c'est que rien n'interdit à un hôtel de raisonner ainsi. Encore faut-il accepter de compter les frictions plutôt que les prestations.

La santé est-elle en train de devenir le vrai terrain du luxe ?

Oui, et elle change de nature : ces opérateurs ne vendent plus de la détente, ils vendent un résultat mesurable sur la vitalité, avec diagnostic, protocole et suivi après le séjour.

La présence de Simone Gibertoni sur cette scène en dit long. Le directeur général d'une clinique suisse invité à parler de voyage de luxe, cela aurait paru incongru il y a dix ans.

Son propos est méthodique. La Clinique La Prairie structure ses programmes de longévité en trois temps : un diagnostic approfondi incluant tests génétiques et biométriques, des interventions personnalisées mêlant médecine, nutrition, mouvement et bien-être, puis un suivi continu destiné à faire durer les bénéfices bien au-delà du séjour.

Retenez ce troisième temps. C'est celui que l'hôtellerie ignore presque systématiquement. Nous savons soigner un séjour. Nous ne savons pas prolonger son effet.

« « Ils viennent pour des résultats. » Simone Gibertoni, directeur général de la Clinique La Prairie »

Cette phrase de quatre mots devrait faire réfléchir tous les directeurs de spa que je rencontre. Le client de ce segment ne cherche plus une parenthèse. Il cherche un effet, et il sait désormais qu'il peut le mesurer.

Une étude Monocle présentée lors d'une précédente édition du salon indiquait que soixante-quatorze pour cent des voyageurs de luxe intègrent désormais le bien-être dans leurs itinéraires. Ce n'est plus une tendance, c'est une base.

Tyler Brûlé, fondateur de Monocle, sur l'écran du panel d'ouverture de l'ILTM Cannes

Les croisiéristes l'ont intégré dans la conception même de leurs navires : spas panoramiques, studios de yoga, thérapies thermales, et la volonté explicite, qu'évoquait Steve Odell, de rapprocher physiquement la salle de sport du spa parce que les clients passent de l'un à l'autre.

Je souris en écrivant ces lignes. En 2016, au salon EquipHotel, j'ai conçu une chambre prospective dont toute la démonstration portait sur le ressourcement et le bien-être répartis dans l'ensemble du parcours client, et non concentrés dans une cabine au bout d'un couloir. L'idée paraissait alors théorique. Dix ans plus tard, elle est devenue un argument de vente. C'est fou le temps que mettent les idées simples à s'imposer.

Pourquoi la provenance redevient-elle un argument décisif ?

Parce que dans un marché saturé de promesses génériques, le client veut savoir d'où viennent les compétences. La crédibilité devient un actif, et elle se prouve.

Le quatrième enseignement du panel est plus discret, et c'est peut-être le plus utile pour une marque hôtelière.

À mesure que les promesses se ressemblent, les voyageurs les mieux informés cherchent des origines claires et des preuves de compétence. La Suisse est citée comme référence pour la rigueur scientifique et le bien-être médicalisé. Anna Nash insiste, de son côté, sur la nécessité d'une identité lisible : le client veut comprendre qui crée l'expérience, d'où viennent les standards de service, et comment ils se traduisent dans chaque interaction.

Ce que j'y lis dépasse le marketing. La provenance n'est un actif que si elle se prouve dans le geste quotidien. Un hôtel qui revendique une tradition française sans que cela se voie dans la manière d'accueillir ne revendique rien, il décore. Et le client d'aujourd'hui, qui compare en permanence, détecte l'écart en moins de vingt-quatre heures.

C'est exactement le travail que je mène dans mes missions : traduire une identité affichée en comportements observables. Non pas une charte, mais des gestes.

Que doit faire un hôtelier de tout cela ?

Compter ses frictions plutôt que ses prestations, mesurer l'effet de ses programmes de bien-être, et cesser de considérer la croisière comme un métier étranger.

Je ne crois pas aux articles qui décrivent une tendance sans dire quoi en faire. Voici ce que je retiendrais si je dirigeais un établissement.

Comptez vos frictions. Combien de fois un client doit-il redonner son nom entre son arrivée et son dîner ? Combien d'attentes lui imposez-vous ? Combien de lignes de sa note découvre-t-il au départ ? Ce comptage est brutal et il est gratuit. C'est par lui que je commence tous mes audits.

Mesurez l'effet, pas la satisfaction. Un client satisfait de son spa ne dit rien de son état trois semaines plus tard. Les acteurs de la longévité, eux, mesurent. Tant que nous nous contenterons de noter l'expérience, nous vendrons du moment quand d'autres vendront du résultat.

Regardez ce qui se passe en mer. Non pour l'imiter, mais parce que la croisière haut de gamme est devenue un laboratoire d'hospitalité intégrée : le tout inclus, l'anticipation, la continuité du récit sur plusieurs jours. Ce sont précisément nos sujets.

Et surtout, cessez de penser que votre client choisit entre deux hôtels. Il choisit entre deux façons de dépenser dix jours de sa vie.

Les clefs de lecture de Laurent Delporte

Ce que ce panel m'a confirmé tient en une phrase : le luxe se déplace de l'accumulation vers la soustraction.

Pendant trente ans, notre industrie a progressé en ajoutant. Plus de services, plus d'options, plus de choix, plus de mètres carrés. La mer démontre aujourd'hui qu'il est possible de créer une valeur perçue supérieure en retirant : une seule arrivée, une seule note, une seule décision.

Ce n'est pas une victoire de la croisière sur l'hôtellerie. C'est un avertissement adressé à ceux qui continuent de confondre abondance et générosité. L'hospitalité généreuse, telle que je la défends, n'a jamais consisté à donner davantage. Elle consiste à donner ce qui compte, et à supprimer ce qui pèse.

Je constate aussi, mission après mission, que l'hôtellerie de luxe inspire très au-delà de ses murs. Des cliniques, des sièges d'entreprise, des salons d'aéroport, des réseaux de distribution, des laboratoires viennent y chercher ce qu'elle sait faire mieux que quiconque : recevoir quelqu'un, se souvenir de lui, lui rendre du temps. Ces fondamentaux ne sont pas réservés aux palaces. Ils s'adaptent à tous les milieux, parce qu'ils reposent sur l'attention portée à une personne et non sur un budget de décoration.

C'est précisément le travail que je mène. J'accompagne les entreprises qui veulent améliorer leur accueil et leur hospitalité en s'inspirant de ces grandes maisons, sans copier ni leurs codes ni leur vocabulaire. C'est le sens de l'hospitalité généreuse®, la méthode que je transmets en conseil, en formation et en conférence. Elle se transpose. Le décor, lui, reste à sa place.

Le client fortuné d'aujourd'hui possède déjà tout, sauf du temps. Celui qui lui en rendra le plus gagnera.

Superyacht de luxe amarré au large, symbole de la nouvelle concurrence entre hôtellerie et croisière haut de gamme

Ce qu'il faut retenir

Le périmètre concurrentiel d'un hôtel de luxe inclut désormais les navires. Ritz-Carlton et Orient Express ne sont plus seulement des marques terrestres.

Trois passagers sur dix chez Explora Journeys n'avaient jamais croisé. Ils viennent de l'hôtellerie, et ils ont choisi en connaissance de cause.

Le luxe se mesure de plus en plus au temps rendu, et non aux prestations ajoutées. Chaque friction supprimée vaut davantage qu'un service de plus.

Le bien-être change de nature : les croisiéristes ne vendent plus une parenthèse, ils vendent un résultat. Ce qui suppose de mesurer l'effet après le séjour, ce que l'hôtellerie ne fait presque jamais.

La provenance n'est un actif que si elle se prouve dans le geste quotidien. Une identité revendiquée mais invisible dans le service n'est qu'un décor.

Comptez vos frictions plutôt que vos prestations. C'est gratuit, c'est brutal, et c'est le meilleur diagnostic dont vous disposiez.

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