Chaque automne, la Luxury Hospitality Conference réunit à Milan les dirigeants et professionnels qui font l'hospitalité de luxe en Europe. Filip Boyen, ancien directeur général de Small Luxury Hotels of the World puis de Forbes Travel Guide, y animait le panel auquel cette maison m'avait invité. La discussion portait sur les données clients et sur ce que la technologie permet désormais de savoir. J'ai demandé la parole pour raconter une scène qui m'était arrivée quelques semaines plus tôt, et qui résume le malaise que personne n'ose nommer.
Un hôtel de luxe sait aujourd'hui presque tout de son client. Son historique, ses préférences, ses allergies, ses anniversaires, parfois ses lectures. Cette capacité est acquise, elle ne se discute plus.
Ce qui n'est presque jamais traité, c'est la question suivante : qu'est-ce que l'équipe est censée faire de tout cela, et à quel moment.
Que s'est-il passé dans ce bar ?
Un serveur m'a parlé de mon dernier article sur l'hospitalité. Il ne m'avait jamais rencontré, et l'application de l'hôtel le lui avait indiqué.
La scène s'est déroulée dans le bar d'un grand hôtel international. Le serveur m'aborde et me dit qu'il a lu mon dernier article. Le compliment est agréable, et je le remercie sincèrement.
Puis, je lui demande comment il le sait.
Sa réponse est immédiate et sans détour : il vient de consulter l'application de reconnaissance client de l'hôtel.
Ce moment est instructif, parce qu'il contient deux vérités contradictoires. La première est que cet établissement a fait un travail remarquable : la donnée est remontée jusqu'à la personne qui sert le verre, ce qui est exactement le but recherché. La seconde est que le geste, tel qu'il a été exécuté, m'a mis mal à l'aise.
Pourquoi une attention peut-elle devenir gênante ?
Parce qu'elle installe un déséquilibre : la maison sait tout du client, le client ne sait rien d'elle.
Voilà le point que je voulais porter devant cette salle.
Quand vous voyagez beaucoup, vous croisez chaque semaine des personnes qui savent qui vous êtes alors que vous ne les avez jamais rencontrées. Vous êtes au bar, la conversation s'engage naturellement, et vous découvrez au détour d'une phrase que votre interlocuteur possède sur vous des informations que vous n'avez pas données. Ce n'est pas agréable.
La reconnaissance est pourtant l'un des plus beaux gestes de l'hospitalité. Un client qui se sent attendu, compris, identifié pour ce qu'il est, vit une expérience supérieure. La différence entre le geste réussi et le geste raté ne tient pas à l'information détenue. Elle tient à la manière de la faire apparaître.
Une maison qui montre sa connaissance affirme sa performance. Une maison qui l'utilise sans la montrer produit un sentiment d'évidence, et l'évidence est la signature du luxe. Le client se dit simplement que tout va de soi ici, sans comprendre pourquoi.
Où passe exactement la frontière ?
L'information doit se voir dans le geste, jamais dans la conversation.
Cette règle est simple à énoncer et exigeante à tenir. Elle mérite d'être travaillée service par service.
Le whisky préféré servi sans avoir été demandé, l'oreiller déjà changé, la table attribuée loin du passage parce que la dernière fois le client avait demandé à en changer, la chambre prête plus tôt parce que le vol atterrissait à six heures : tous ces gestes utilisent la donnée sans jamais l'exposer. Le client ressent une attention, il ne constate pas un fichier.
À l'inverse, dire au client ce que la maison sait de lui déplace le sujet. La conversation ne porte plus sur son séjour, elle porte sur le système d'information de l'hôtel. Le client passe du statut d'invité à celui de dossier.
Il existe une exception, et elle est importante : lorsque le client a lui-même donné l'information, la lui rappeler est une preuve d'écoute. La frontière se situe donc précisément ici. Ce que le client vous a confié peut être nommé. Ce que vous avez appris ailleurs doit rester silencieux.
Pourquoi ce sujet est-il d'abord un sujet d'équipe ?
Parce que l'information arrive dans les mains d'un collaborateur à qui personne n'a expliqué quoi en faire.
Ce serveur n'a commis aucune faute. Il a fait exactement ce que son outil l'invitait à faire, et probablement ce qu'il croyait attendu de lui. Il a même fait preuve d'initiative, ce qui est précieux et rare.
Le manque ne se situe pas chez lui. Il se situe en amont, dans une direction qui a équipé ses équipes d'un outil puissant sans leur transmettre la règle d'usage qui va avec.
C'est un cas particulier d'un problème que je rencontre dans presque toutes les maisons que j'accompagne. Les investissements portent sur les systèmes, les interfaces et les tableaux de bord. La formation, elle, porte sur la manipulation de l'outil, rarement sur le jugement à exercer devant le client. Or c'est le jugement qui produit la sensation, et la sensation qui produit la fidélité.
Une équipe qui reçoit une information sensible sans cadre d'utilisation fera l'un ou l'autre : elle l'exposera maladroitement, ou elle n'osera pas s'en servir du tout. Les deux gaspillent l'investissement.
Comment je traite cette question dans une mission
Je commence par relever tous les endroits du parcours où une information remonte à un collaborateur en contact direct avec le client. La liste est toujours plus longue que ce que la direction imagine, et elle inclut souvent des personnes que personne n'a formées à cela.
Je regarde ensuite ce que chacun fait de cette information, concrètement, geste par geste. Puis nous écrivons ensemble la règle : ce qui se dit, ce qui ne se dit jamais, ce qui se traduit en geste silencieux. Cette règle tient sur une page, elle est comprise en une réunion, et elle change immédiatement la perception du client.
Je vérifie enfin qu'elle survit aux conditions réelles, c'est-à-dire quand l'hôtel est complet, quand l'équipe change et quand un imprévu occupe tout le monde. Une règle qui ne tient que les jours calmes n'est pas une règle.
Ce travail relève de mes missions de conseil et d'audit de l'expérience client. Si la scène racontée plus haut vous a rappelé quelque chose de votre propre maison, une conversation de vingt minutes suffit pour savoir si le sujet mérite d'être ouvert chez vous.
Ce qu'il faut retenir
Un hôtel de luxe sait presque tout de son client. Peu de maisons ont défini ce que leurs équipes doivent en faire.
La reconnaissance est un geste d'hospitalité majeur. Elle devient gênante dès qu'elle installe un déséquilibre entre ce que la maison sait et ce que le client ignore.
La règle tient en une phrase : l'information se voit dans le geste, jamais dans la conversation.
Une exception : ce que le client a confié lui-même peut être nommé, et le rappeler prouve l'écoute.
Le collaborateur qui reçoit l'information n'est jamais en faute. La règle d'usage relève de la direction, pas de son initiative.
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C'est souvent comme ça qu'une idée entre dans une maison, puis dans ses habitudes.
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