Être ailleurs que chez soi : comment l’architecture hôtelière crée l’expérience client

architecte six senses

Entretien avec Réda Amalou

Quand l’architecture devient le premier geste d’hospitalité

Dans l’hôtellerie de luxe, l’expérience client ne commence pas à la réception. Elle débute bien en amont, dès la conception du lieu. L’architecture, les volumes, les matériaux et la relation au paysage participent à créer ce que l’on pourrait appeler une première émotion — souvent silencieuse, mais déterminante.

Au fil de mes projets et de mes échanges avec des architectes, j’ai pu mesurer à quel point cette collaboration est essentielle. Concevoir un hôtel ne consiste pas uniquement à imaginer un bel espace, mais à penser une expérience globale, où chaque élément contribue à créer du sens. C’est précisément dans cette articulation entre vision architecturale et expérience client que se joue aujourd’hui la réussite d’un projet hôtelier.

L’entretien avec Réda Amalou, cofondateur de l’agence AW2, s’inscrit pleinement dans cette réflexion. À travers ses réalisations pour des marques telles que Six Senses ou Four Seasons, il développe une approche où l’architecture devient un véritable langage, capable de relier le client à un lieu, une culture et un environnement.

La notion d’“être ailleurs que chez soi” prend alors tout son sens. Elle ne relève pas d’un simple effet de style, mais d’une construction précise, où le sense of place devient un pilier fondamental de l’expérience. Le lieu n’est plus un décor, il devient une expérience en soi.

Cette vision rejoint pleinement celle que je défends à travers l’hospitalité généreuse : créer une cohérence entre le lieu, les équipes et le client, pour proposer une expérience sincère, ancrée et mémorable.

 Qu’entendez-vous par cette notion « Être ailleurs que chez soi »

Le voyageur d’aujourd’hui est averti, il a moins la nécessité d’être rassuré par l’environnement hôtelier. La notion de voyage est intégrée par le client qui recherche même cette « expérience nouvelle ». C’est encore plus vrai dans le luxe. Aussi la notion « être ailleurs que chez soi » revêt une dimension forte aujourd’hui. Elle est à la fois le voyage,  la découverte et aussi l’envie de vivre un moment mémorable. C’est pourquoi les hôtels rivalisent d’imagination pour inventer cette ‘nouvelle expérience’.

Dans nos projets d’hôtels de luxe, nous nous attachons à renforcer l’esprit du lieu pour créer un lien entre le voyageur et le site qui va au delà de l’hôtel lui même. Le projet s’inscrit dans une région, un pays, une culture, un climat… C’est l’interprétation et la juxtaposition de ces contextes qui donne du sens au projet et, surtout qui tisse ces liens avec le lieu. Ainsi, cette notion d’être ailleurs devient forte, en prise avec une culture locale, parfois lointaine et parfois proche, mais avec laquelle on aura la sensation d’un contact privilégié pendant un temps.

2. Pouvez-vous nous donner un exemple de l’une de vos réalisations qui va dans ce sens ?

Nam Hai VietnamDans le projet du Nam Hai (un hôtel GHM) à Hoi An au Vietnam, cette démarche est très visible. En effet, nous nous sommes attachés à réinterpréter l’architecture traditionnelle Vietnamienne pour la retranscrire en une architecture contemporaine. Ainsi les Suites sont dessinées sur le modèle des maisons paysannes avec ses trois espaces identifiés: étable, espace de vie, cuisine. Nous les avons ré-inventés en espace de jour (intérieur – extérieur), espace nuit et bain (intérieur – extérieur).

La forme reste, mais le sens est modifié pour renforcer le lien avec l’extérieur. Aussi, l’espace de nuit est traité comme une plateforme centrale qui réuni toutes les fonctions de la chambre d’hôtel: couchage, bureau intégré, repos, baignoire. Les codes traditionnels incluent peu de mobilier, et l’élément principal est le lit/plateforme sur lequel on dort, mange, discute… Dans ce cas notre ré-interpétation reprend le sens, mais modifie la forme.

En revanche au Six Senses Con Dao, notre travail s’est centré sur l’ossature bois (un métier presque disparu au Vietnam), sur la nature et sur la réutilisation d’éléments anciens (2000 portes et volets anciens). On voit que l’approche est identique mais que le projet peut être très différent. C’est ce qui fait la richesse de cette approche.

3. Pensez-vous que l’art de recevoir à la française contribue à cet « ailleurs que chez soi » pour la clientèle internationale des grands hôtels ? Vos projets sont-ils empreints de cet art de recevoir à la française de part votre culture ?

Suite Six Senses Con Dao Island VietnamJe pense que l’art de recevoir à la Française est un savoir faire reconnu internationalement. Il est une grande force, puisqu’il permet à des marques Françaises de rayonner dans le monde. En revanche, il est un modèle lié à la culture Française et prend tout son sens … en France.

Si nous pouvons choisir dans nos projets certains « traits » de ce savoir faire, nous n’hésiterons pas à l’intégrer à un contexte différent, culturel ou autre.

Ma culture est Française avant tout, c’est certain. Elle est aussi Algérienne par mes origines et Anglaise par mes études. J’ai donc intégré très vite une forme de « perméabilité culturelle » et je regarde le monde à travers ce prisme. Aussi je pense que notre travail à AW2 est empreint de cette « perméabilité ». Nous nous efforçons d’inclure les différentes cultures avec lesquelles nous sommes en contact dans nos projets.

reda-amalou LAurent DelporteRéda Amalou est Architecte et Designer. Il a étudié à Londres ou il est diplômé de la East London University. En 1997 il crée AW2, une agence d’architecture et d’intérieurs, à Paris. ‘The Nam Hai’ a été le premier hôtel de luxe dessiné par AW2. Depuis, elle a dessiné de nombreux projets d’hôtels et resorts pour des marques telles que GHM, Six Senses, Four Seasons ou Alila. Avec AW2, Réda Amalou a toujours choisi de concevoir architecture et intérieurs dans le même temps. Récemment, cette démarche s’est étendue à la création de mobilier et objets. Il signe aussi des créations pour Baccarat et Toulemonde Bochart et développe actuellement plusieurs projets pour d’autres éditeurs de design.

L’architecture comme fondation de l’hospitalité de demain

À travers cet échange avec Réda Amalou, une conviction se confirme : l’architecture n’est plus un simple cadre dans l’hôtellerie de luxe, elle en est l’un des fondements. Elle structure l’expérience client, influence les usages et participe directement à la perception du client.

La notion de sense of place, évoquée dans ses projets, est aujourd’hui essentielle. Elle permet de créer une connexion profonde entre le client et son environnement, bien au-delà du simple séjour. C’est cette capacité à ancrer l’expérience dans un territoire, une culture et une histoire qui fait la différence entre un hôtel réussi et un lieu véritablement marquant.

Dans ma pratique, cette collaboration avec les architectes est au cœur des projets que j’accompagne. Elle permet d’anticiper les enjeux opérationnels, de structurer l’expérience client et d’éviter des incohérences souvent coûteuses à long terme.

Finalement, concevoir un hôtel aujourd’hui, c’est penser un équilibre. Un équilibre entre esthétique et usage, entre émotion et fonctionnalité, entre vision créative et réalité opérationnelle. C’est dans cette convergence que se construit une hospitalité capable de durer et de marquer les esprits.